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Publié le 2026-07-25

Comment une rumeur devient-elle un titre de presse ?


Un post anonyme, une reprise prudente, un titre qui affirme : le Momo Challenge montre comment une inquiétude devient, reprise après reprise, une information qu'on croit vérifiée.

Momo n'a jamais eu de visage. Une image effrayante empruntée on ne sait où, posée sur des comptes WhatsApp anonymes qui contactaient des adolescents pour leur proposer des gestes risqués : voilà tout ce qu'a trouvé, en juillet 2018, la vidéaste qui a lancé l'alerte. Un signalement, une image sans origine claire, zéro preuve d'un seul cas réel. Il a suffi de quelques mois pour que la même inquiétude soit reprise de l'Argentine à l'Inde, en passant par la France, et que des polices, des écoles et même un parlement, à l'autre bout du monde, en parlent comme d'un danger avéré.

On appelle ça le Momo Challenge. Vous en avez peut-être entendu parler à l'époque, ou vous avez reçu, vous aussi, une alerte du même genre : un message qui tourne, qui promet un danger précis, sans que personne ne sache qui l'a vu en premier. Cette histoire mérite d'être racontée en détail, parce qu'elle montre presque au ralenti comment une rumeur grimpe les échelons jusqu'à devenir une information qu'on tient pour acquise.

Le premier maillon ne portait qu'une inquiétude

Reprenons depuis le début. Une personne a repéré des comptes suspects, les a signalés dans une vidéo, et a posé une question raisonnable : est-ce dangereux ? À ce stade, rien n'était confirmé, aucune institution n'avait établi de lien entre ces messages et un incident réel. Ce qui existait, c'était une inquiétude et un signalement, ni plus ni moins. Ce premier maillon avait même un mérite : il était honnête sur ce qu'il savait et sur ce qu'il ignorait.

C'est la suite qui a tout déformé. En février 2019, une mère a publié une mise en garde sur les réseaux au Royaume-Uni. Des médias ont repris l'inquiétude avec cette prudence de façade qu'on croit protectrice : on ne dit pas que c'est vrai, on dit que ça circule, que des parents s'alarment, que la question se pose. Le conditionnel et les guillemets donnent bonne conscience à qui écrit. Mais un titre prudent reste un titre, et un titre se lit, se retient et se partage bien après que sa nuance s'est effacée en route.

Une machine qui s'alimente elle-même

Voici le détail le plus révélateur de toute l'affaire, documenté par deux chercheuses britanniques spécialistes du sujet : à ce moment-là, les associations de protection de l'enfance ont reçu davantage de demandes venues de journalistes que de parents réellement inquiets. La presse ne racontait donc pas une panique du public. Elle était en train de la fabriquer, une reprise après l'autre, chacune citant la précédente comme la preuve que le sujet méritait d'être traité.

Des forces de police ont fini par publier leurs propres mises en garde. Des écoles ont alerté les familles par courrier. Un parlementaire a porté la question devant le Parlement britannique, en pleine séance, comme s'il s'agissait d'un fait établi. À chaque étage, l'information gagnait en légitimité sans jamais gagner la moindre preuve : ce que la police avait dit devenait une source pour l'école, ce que l'école avait dit devenait une source pour l'article suivant, et l'article suivant devenait à son tour la preuve que la police avait eu raison de s'inquiéter. À aucun moment de la chaîne, personne n'est retourné vérifier s'il existait seulement un cas confirmé.

Une rumeur qui grimpe les échelons de la reprise ne devient pas plus vraie. Elle devient seulement plus difficile à redescendre.

Un verdict qui arrive toujours trop tard

Fin août 2018, la police indienne, confrontée à des articles affirmant que le Momo Challenge avait causé des morts sur son territoire, a tranché : les accusations étaient exagérées et sans fondement. Les vérificateurs qui ont ensuite éclairci le dossier sont arrivés à la même conclusion : aucun des incidents cités n'a jamais pu être relié à ce défi. Ce que tout le monde appelait un phénomène mondial reposait, à la racine, sur une alerte sincère mais jamais vérifiée.

Le plus troublant, notent les deux chercheuses à l'origine de cette analyse, c'est que ce mécanisme avait déjà tourné à plein régime un an plus tôt, avec un défi précédent, le Blue Whale Challenge, accepté lui aussi sans preuve solide, y compris par des universitaires censés garder leurs distances. Le décor change, l'avatar change de visage, mais la mécanique de la reprise ne se lasse jamais.

Momo n'a jamais eu de visage. Ce sont ses milliers de reprises qui, trait après trait, ont fini par lui en dessiner un, presque crédible.

Sujets : rumeurs médias vérification

Sources

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