Publié le 2026-07-25
Pourquoi certaines rumeurs, on ne les vérifie jamais ?
Un même message reçu par deux personnes : l'une le partage en dix secondes, l'autre passe vingt minutes à le démonter. La différence ne tient pas au message, mais à ce que chacune croyait déjà.
Un message circule dans un groupe de collègues : un nouveau radar vient d'être installé sur la route de sortie de ville, caché juste avant les fêtes pour, dit-on, remplir les caisses de la mairie. Deux personnes le reçoivent au même moment. La première, convaincue depuis des années que la commune ne pense qu'à taxer ses habitants, le repartage aussitôt avec un commentaire outré. La seconde, qui a plutôt une bonne opinion de son conseil municipal, hausse un sourcil et va vérifier sur le site de la préfecture avant de dire quoi que ce soit. Le message est rigoureusement identique. Ce qui diffère, c'est ce que chacune pensait avant même de le lire.
Cette scène se rejoue tous les jours, avec des sujets différents. Elle n'a rien d'une faiblesse isolée : c'est un mécanisme documenté, qui porte un nom en psychologie, et qui explique pourquoi certaines fausses informations ne rencontrent presque aucune résistance sur leur chemin, quand d'autres se font démonter en quelques minutes par les mêmes personnes.
Une expérience vieille de plus de trente ans
En 1992, les psychologues Peter Ditto et David Lopez ont soumis des participants à un faux test médical censé détecter une carence enzymatique liée à des troubles du pancréas. Une partie du groupe recevait un résultat rassurant, l'autre un résultat inquiétant. Les personnes qui avaient reçu la mauvaise nouvelle ont alors jugé le test moins fiable, cherché davantage de raisons de le remettre en doute, et demandé plus souvent un second avis. Le même test, jugé sérieux par les uns, devenait suspect pour les autres, non pas à cause d'un défaut du test, mais à cause de ce qu'il annonçait. Ditto résume ce résultat en une phrase restée célèbre dans son domaine : il faut davantage de preuves pour nous convaincre de ce qu'on ne veut pas croire que de ce qu'on veut bien croire.
On ne vérifie pas une information selon qu'elle est solide ou fragile. On la vérifie selon qu'elle nous dérange ou qu'elle nous arrange.
Deux poids, deux vérifications
Transposé aux rumeurs qui circulent en ligne, ce réflexe prend une ampleur particulière. Le Détecteur de rumeurs, projet de l'Agence Science-Presse consacré à la lutte contre la désinformation, rappelle qu'on a tendance à partager rapidement le contenu qui nous plaît, sans le vérifier, alors qu'on prend le temps d'éplucher celui qui nous contrarie. Sur une grande plateforme de messages courts, les utilisateurs ont ainsi partagé deux fois plus de fausses informations que de vraies, un déséquilibre que les créateurs de rumeurs connaissent parfaitement et exploitent sans détour : ils savent qu'un message qui flatte une peur ou une conviction déjà installée n'aura presque aucune résistance à franchir.
Ce n'est donc pas que les personnes convaincues sont plus crédules par nature, ni que les sceptiques sont plus intelligents. C'est que la même information ne rencontre pas le même barrage selon ce qu'elle confirme ou ce qu'elle bouscule. Le message qui va dans notre sens arrive en terrain conquis : il glisse sans résistance jusqu'au bouton de partage. Celui qui va à contresens doit franchir toute une haie de doutes qu'on érige, souvent sans même s'en rendre compte, spécialement pour lui.
Le plus troublant, c'est que ce double standard se vit toujours de l'intérieur comme une évidence honnête. La collègue qui partage l'accusation contre la mairie n'a pas l'impression de croire trop vite : elle a l'impression de reconnaître, enfin confirmé, ce qu'elle pressentait depuis longtemps. Et celle qui vérifie n'a pas l'impression de faire un effort particulier : le message lui semblait juste un peu trop énorme pour un simple avis municipal. Personne, dans cette scène, ne se sent partial. C'est précisément ce qui rend le biais difficile à corriger : il ne se présente jamais sous son propre nom.
- Avant de partager, demandez-vous si cette information vous soulage, vous venge ou vous donne raison : c'est précisément le signal de ralentir.
- Cherchez ce que vous auriez fait si le message avait dit l'inverse : l'auriez-vous vérifié aussi vite ?
- Notez la vitesse de votre propre réaction : un accord immédiat et total mérite autant d'attention qu'un désaccord immédiat et total.
- Acceptez qu'une information désagréable ne soit pas fausse pour autant, et qu'une information agréable ne soit pas vraie pour autant.
Quelques jours plus tard, la mairie a fini par publier un communiqué : le radar existait bien, installé de longue date, sans rapport avec les fêtes ni avec une quelconque chasse aux amendes. Ceux qui avaient partagé l'accusation sans vérifier ne l'ont pas forcément revue, occupés déjà par la rumeur suivante. Ceux qui avaient pris vingt minutes pour chercher l'information officielle, si, et ce sont souvent les mêmes qui referont ce détour la fois d'après, quel que soit le sens dans lequel penche la prochaine rumeur.
Sources
- Why we believe alternative facts (APA Monitor on Psychology, American Psychological Association) (apa.org)
- Biais cognitifs (Le Détecteur de rumeurs, Agence Science-Presse) (ressources.sciencepresse.qc.ca)