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Publié le 2026-07-25

Peut-on créer un faux souvenir avec une seule question ?


Changer un seul mot dans une question suffit à modifier ce dont un témoin se souvient, jusqu'à lui faire « revoir » un détail qui n'a jamais existé. La preuve, en chiffres.

Deux groupes de témoins regardent exactement le même film : une voiture qui percute une autre. On pose ensuite à chacun une question presque identique, à un mot près. « À quelle vitesse roulaient les voitures quand elles se sont télescopées ? » pour les uns. « À quelle vitesse roulaient les voitures quand elles se sont heurtées ? » pour les autres. Le film est le même. Le souvenir qui en ressort, non.

C'est l'expérience qu'ont menée en 1974 les psychologues Elizabeth Loftus et John Palmer, à l'université de Washington. Leur idée de départ était très concrète : dans un tribunal, un avocat qui choisit ses mots avec soin peut, sans jamais mentir lui-même, orienter ce qu'un témoin va ensuite affirmer sous serment. Pour le vérifier, ils ont fait visionner à quarante-cinq étudiants le même film d'accident, puis leur ont demandé d'estimer la vitesse des véhicules, à partir d'une question dont seul le verbe changeait. Les résultats, en moyenne selon le verbe utilisé :

Le même film, la même scène, mais un mot plus violent dans la question, et la vitesse estimée grimpe d'environ 9 mph. Ce n'est qu'un début.

Le mot fabrique un souvenir qui n'existe pas

Une semaine plus tard, les chercheurs ont interrogé 150 autres participants ayant vu le même film, avec une dernière question : « Avez-vous vu du verre brisé ? » Il n'y en avait pas la moindre trace dans le film. Pourtant, parmi ceux à qui l'on avait dit, sept jours plus tôt, que les voitures s'étaient « télescopées », 32 % ont répondu avoir vu du verre au sol. Chez ceux à qui l'on avait parlé de voitures « frappées », seuls 14 % ont répondu la même chose : à peine plus que le groupe témoin, à 12 %, qui n'avait reçu aucun verbe orienté dans sa question initiale. Un mot, posé une seule fois, avait suffi à faire naître un souvenir de verre qui n'a jamais existé.

Le témoin ne ment pas quand il décrit le verre brisé qu'il n'a pas vu : il décrit, très sincèrement, ce que la question lui a mis dans la tête.

Pourquoi un mot suffit-il à faire ce travail ? Le verbe « télescopées » ne se contente pas de décrire une vitesse : il installe, dans l'esprit de la personne interrogée, l'idée d'un choc violent. Cette idée agit ensuite comme un filtre. Quand on lui demande si elle a vu du verre au sol, elle ne rouvre pas le film dans sa tête : elle consulte l'idée de choc violent qu'on vient de lui glisser, et en déduit, très logiquement, qu'il devait y avoir du verre. Le souvenir se construit à partir de la question, pas seulement à partir de la scène.

Ce que ça change pour un témoignage, ou une rumeur

Ce mécanisme porte un nom, l'effet de désinformation : une information reçue après un évènement se mélange au souvenir de l'évènement lui-même, sans que la personne s'en rende compte. L'Observatoire B2V des Mémoires, qui réunit des chercheurs en neurosciences, le résume sans détour : le contenu et la formulation des questions posées à un témoin peuvent, par cet effet, déformer durablement son souvenir et ses témoignages suivants. Un policier, un avocat, un journaliste, un proche qui interroge avec ses propres mots : chacun, sans le vouloir, peut glisser un détail dans la mémoire de la personne interrogée.

La même mécanique explique pourquoi une rumeur change de forme à mesure qu'elle circule. Chaque personne qui la raconte y ajoute, sans le vouloir, un mot un peu plus fort que celui qu'elle a reçu, et retient ce mot-là comme s'il avait toujours fait partie de l'histoire. Personne ne ment dans cette chaîne : chacun raconte, avec sincérité, un souvenir déjà légèrement réécrit par la question ou la phrase précédente.

Ça ne veut pas dire qu'il faut jeter tous les témoignages à la poubelle. La plupart du temps, une personne décrit assez fidèlement les grandes lignes d'une scène qu'elle a vraiment vue : le lieu, les personnes présentes, l'enchaînement général. Ce qui se déforme en priorité, ce sont les détails précis, ceux qu'une question mal posée vient nourrir après coup : une vitesse, un bruit, une couleur, un objet qu'on a suggéré sans le vouloir.

Un accrochage de parking, raconté trois fois de suite, finit par devenir un choc. Le pare-chocs abîmé devient une carrosserie fracassée. Et la troisième personne qui raconte l'histoire jurera, la main sur le cœur, avoir presque entendu le bruit.

Sujets : mémoire témoignage psychologie

Sources

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