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Publié le 2026-07-25

Pourquoi est-on si sûr de souvenirs qui sont faux ?


On jurerait se rappeler exactement où on était lors d'un grand évènement. Les études montrent que ce souvenir se déforme quand même, sans qu'on le voie venir.

Il y a des évènements dont tout le monde semble se souvenir exactement de la même façon : où on était, avec qui, ce qu'on faisait juste avant d'apprendre la nouvelle. On raconte la scène avec une précision presque cinématographique, et on jurerait que ce souvenir-là, au moins, n'a pas bougé d'un centimètre depuis le premier jour.

Un lancement de fusée qui explose en plein vol, une nuit électorale qui bascule, une catastrophe suivie en direct à la télévision : ce genre de moment produit, chez presque tout le monde, la même sensation de netteté absolue. On parierait gros sur l'exactitude de ce souvenir-là précisément. Les chercheurs qui ont testé ce pari ont plutôt de mauvaises nouvelles à annoncer.

Ce type de souvenir a un nom depuis 1977 : le souvenir flash. Les psychologues Roger Brown et James Kulik, qui l'ont décrit les premiers, pensaient que la surprise d'un évènement et ses conséquences personnelles suffisaient à graver un souvenir à part, plus net et plus durable que les autres. Des travaux plus récents ont nuancé ce constat : ce qui compte vraiment, ont montré les chercheurs Pillemer puis Conway, c'est moins l'ampleur réelle des conséquences que l'intensité de la réaction émotionnelle ressentie sur le moment.

Sûr de soi, mais pas forcément juste

En 2000, les chercheurs Schmolck, Buffalo et Squire ont comparé des souvenirs flash récoltés juste après un évènement marquant à ceux racontés par les mêmes personnes, 32 mois plus tard. Résultat : seuls 20 % des souvenirs étaient restés pleinement cohérents avec le récit initial. Près de 40 % présentaient des distorsions majeures, des détails carrément différents, parfois contradictoires avec la toute première version. Et pourtant, les personnes interrogées restaient, en grande majorité, tout aussi confiantes dans l'exactitude de leur souvenir qu'au premier jour.

Ce qui bouge, concrètement, ce sont souvent les détails qu'on croirait les plus increvables : qui a annoncé la nouvelle, à quelle heure, dans quel ordre les choses se sont enchaînées. Le noyau général de la scène résiste un peu mieux que le reste. Mais au moment de raconter, personne ne fait le tri entre ce qui a bougé et ce qui n'a pas bougé : tout ressort avec la même assurance, y compris ce qui vient de changer de forme sans prévenir.

Un souvenir flash ne résiste pas mieux au temps qu'un autre souvenir. Ce qui résiste, c'est notre conviction qu'il a résisté.

Ce que l'émotion grave, et ce qu'elle laisse filer

Cette conviction s'explique en partie par ce que l'émotion fait vraiment. Elle ne protège pas le contenu du souvenir, contrairement à ce qu'on imagine spontanément. Elle fige surtout la sensation d'y être : l'impression de revivre la scène, le sentiment que ce souvenir-là est gravé plus profondément que les autres. Cette sensation ne faiblit presque pas avec les années. Le contenu, lui, dérive sans bruit, et personne ne sent le moment où la dérive commence.

Ça ne veut pas dire que ce genre de souvenir ne vaut rien. Il reste, la plupart du temps, bien plus riche et plus facile à raconter qu'une journée ordinaire de la même année, dont il ne subsiste souvent presque rien. Simplement, cette richesse porte sur la mise en scène du souvenir, ses couleurs, son décor, bien plus que sur l'exactitude de chacun de ses détails.

Dix ans de souvenirs suivis à la loupe

En France, l'équipe du chercheur Francis Eustache a suivi 206 personnes pendant dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, en les interrogeant à quatre reprises : une semaine, un an, deux ans, puis dix ans après les faits. Aux États-Unis, une autre équipe, dirigée par William Hirst, a interrogé 3 246 personnes dans sept villes américaines sur ce même évènement. Un détail intéressant ressort de ces travaux : plus une personne se souvient précisément d'un détail banal du contexte (elle épluchait des légumes en apprenant la nouvelle, par exemple), plus elle se persuade, sans le vouloir, que le reste de son récit doit être vrai aussi. La précision d'un détail sert de caution à tous les autres, même à ceux qui ont changé depuis.

C'est ce même mécanisme qui explique pourquoi deux personnes, témoins du même évènement historique et interrogées vingt ans après, peuvent raconter deux versions incompatibles, chacune certaine d'avoir la bonne. Aucune des deux ne cherche à tromper l'autre. Chacune décrit, avec une sincérité totale, l'endroit où son souvenir a fini par se stabiliser, pas forcément l'endroit d'où il est parti.

Vous vous souvenez très bien de l'endroit où vous étiez, ce jour-là. Ce n'est pas cette certitude qui devrait vous inquiéter. C'est tout ce qu'elle a pu, sans bruit, remplacer autour d'elle.

Sujets : mémoire émotion souvenirs

Sources

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