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Publié le 2026-07-25

C'est quoi l'astroturfing, ce faux mouvement spontané ?


Des faux comptes, les mêmes phrases, le même instant : l'astroturfing fabrique l'impression qu'une opinion est massive, alors qu'elle sort de quelques mains.

Sous une publication, cinquante commentaires en une heure disent, presque mot pour mot, la même chose. Des comptes différents, des photos de profil différentes, mais la même tournure de phrase revient, trois, quatre, cinq fois. On appelle souvent ça un mouvement spontané. Ça n'en est pas un.

Le mot qui décrit ce phénomène vient d'un jeu de mots anglais. AstroTurf est une marque de gazon artificiel inventée en 1964, opposée à grassroots, l'expression qui désigne un mouvement populaire né spontanément, à la base, dans l'herbe. L'astroturfing, c'est donc la fausse pelouse : un mouvement qui a l'air de pousser tout seul, mais qui a été posé là, déjà tout fabriqué, par quelqu'un qui avait intérêt à le voir pousser.

Ce genre de mise en scène fonctionne parce qu'on se fie, presque sans y penser, au nombre. Si autant de personnes semblent penser la même chose, l'idée doit avoir un fond de vérité, ou au moins ne pas être absurde. L'astroturfing ne cherche pas à convaincre par un raisonnement solide. Il cherche à convaincre par la quantité apparente, en misant sur le fait que personne n'a le temps de vérifier si les cinquante voix sont vraiment cinquante personnes différentes.

De vraies coalitions de façade

L'astroturfing n'a rien de récent ni de purement numérique. Justine Lalande, doctorante à l'Université du Québec à Montréal, en a recensé plusieurs cas restés célèbres. Dans les années 1990, l'industrie du tabac américaine a financé en secret la National Smokers Alliance, présentée comme un rassemblement spontané de fumeurs excédés par les nouvelles règles, alors qu'elle était entièrement montée et payée par les cigarettiers. Le fabricant de l'antidouleur OxyContin, Purdue Pharma, a fait de même en 1997 avec une coalition baptisée Partners Against Pain, censée représenter des patients, en réalité financée de bout en bout par l'entreprise. Plus près de nous, Bell Canada a été condamnée en 2015 pour avoir demandé à ses propres salariés de publier de faux avis élogieux sur les applications du groupe.

« Tout le monde en parle » ne veut plus rien dire quand ce tout le monde a été payé pour en parler.

Reconnaître la fausse pelouse

Le Centre pour l'éducation aux médias et à l'information, qui dépend de l'Éducation nationale, distingue plusieurs techniques d'une même famille. Le copypasta consiste à publier un bloc de texte identique, ou presque, sur plusieurs comptes et plusieurs plateformes à la fois, pour donner l'impression d'un avis largement partagé. L'astroturfing proprement dit mise plutôt sur un groupe restreint de comptes qui publient en grand volume, pour faire croire à un phénomène de masse. Dans les deux cas, la coordination laisse des traces : les mêmes formulations reviennent, publiées à quelques minutes d'intervalle, sous des profils qui n'ont souvent aucun autre historique.

Imaginez une enseigne qui vient d'ouvrir, submergée en une seule soirée par des dizaines de commentaires qui vantent, presque dans les mêmes mots, un accueil chaleureux et un rapport qualité-prix imbattable. Aucun de ces comptes ne discute jamais d'autre chose, ni avant ni après. Ce n'est pas le contenu du message qui trahit le montage. C'est son rythme, et son absence totale de variation. Un vrai engouement, lui, arrive en désordre : des messages écrits à des heures différentes, certains enthousiastes et d'autres plus mesurés, avec ici une question sur un détail et là un avis carrément mitigé.

Une version plus outillée, documentée en France

VIGINUM, le service de l'État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères, a documenté une version plus sophistiquée de cette mécanique avec une campagne baptisée RRN, active depuis 2022. Trois cent cinquante-cinq noms de domaine usurpant l'identité de médias ont été recensés par le service, dont plusieurs imitant des titres francophones, afin de diffuser des articles fabriqués avec l'apparence de vraies rédactions. Fin mai 2023, cette campagne a même usurpé l'identité du site du ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères. Le but reste le même que celui d'une salve de faux commentaires : faire croire qu'une information est largement reprise par des sources indépendantes, alors qu'elle sort d'un seul et même atelier.

Une vraie pelouse pousse en désordre : plus haute par endroits, plus clairsemée ailleurs, jamais deux brins vraiment identiques. Un enthousiasme collectif trop parfaitement uniforme n'est peut-être pas un mouvement. C'est peut-être juste du gazon posé la veille.

Sujets : astroturfing coordination désinformation

Sources

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