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Publié le 2026-07-24

« Fais suivre à tous tes contacts » : pourquoi ça marche encore ?


La chaîne qui promet ou menace si on ne la transmet pas voyageait déjà par courrier, bien avant les messageries. Voici pourquoi elle circule encore, et comment l'arrêter sans vexer personne.

Le message arrive un dimanche soir, sur le groupe familial. Une promesse de bonne nouvelle dans les vingt-quatre heures pour qui le transmettra à dix personnes, un avertissement plus discret pour qui s'arrêtera là. Votre tante l'a reçu d'une cousine, qui le tenait elle-même d'une collègue. Elle vous l'envoie avec un petit mot : « au cas où, on ne sait jamais ». On a tous, un jour, reçu ce message-là, ou un autre qui lui ressemble.

Ce qui frappe, quand on remonte l'histoire de ce genre de texte, c'est son âge. On l'imagine né avec les groupes de discussion ou les copier-coller des réseaux sociaux. Il est bien plus vieux que ça : la chaîne de messages existait avant l'écran, avant le courrier électronique, avant même le téléphone. Elle voyageait par la poste, timbrée, pliée dans une enveloppe, et elle fonctionnait déjà exactement de la même manière.

Le facteur faisait déjà le travail

Les historiens et les folkloristes qui étudient ces textes en retrouvent la trace bien avant Internet. Aux États-Unis, dès 1888, deux lettres de charité comptent parmi les premières chaînes bien organisées, l'une pour une école de missionnaires à Chicago, l'autre pour des élèves pauvres du Cumberland. Une branche religieuse circule depuis plus longtemps encore : des lettres qu'on dit tombées du ciel, attribuées à Jésus lui-même, dont on trouve des versions dès le XIVe siècle en Angleterre. Une copie anglaise de 1795 promet une bénédiction à qui la diffuse, et un malheur à qui la garde pour lui.

Le pic arrive en pleine Grande Dépression. Au printemps 1935, une chaîne surnommée « send a dime » (envoyez dix cents) promet 1 562,50 dollars à qui voit son nom remonter en tête de liste. Le succès est si rapide que la poste américaine la déclare illégale dès début mai. À la mi-août, le seul bureau de poste de Denver garde encore 100 000 lettres en souffrance. Le folkloriste Daniel VanArsdale en a rassemblé plus de neuf cents dans ses archives, et un autre chercheur, Michael Preston, a même inventé un nom pour ce folklore de photocopieuse : le « Xerox-Lore ».

Rien, dans ce mécanisme, n'a eu besoin d'un écran : une feuille, un timbre et une promesse suffisaient. Le courrier électronique, dans les années 1990, change surtout l'échelle. Renvoyer un texte à des dizaines de destinataires ne prend plus qu'un clic, et chaque transfert récolte au passage des adresses fraîches, utiles à qui veut vendre autre chose. La messagerie de votre téléphone n'a fait qu'hériter de cette accélération.

Toujours les deux mêmes leviers

Passez ces textes au crible, du Moyen Âge à aujourd'hui : on retrouve les deux mêmes ressorts. Le premier, la promesse ou la menace : une bonne nouvelle si vous transmettez, un malheur si vous gardez le message pour vous. Le second, l'urgence : il faut agir vite, avant qu'il ne soit trop tard. Ajoutez une preuve sociale toute simple, tout le monde le fait, quelqu'un d'autre l'a déjà envoyé, et la mécanique est complète. La chercheuse en communication Marjorie Kibby décrit ces messages comme des textes qui parlent d'abord à l'identité de celui qui les reçoit, plus qu'à sa réflexion.

Une chaîne ne prouve jamais qu'elle dit vrai. Elle prouve seulement qu'elle a déjà convaincu quelqu'un d'autre, une fois, plus tôt dans la journée.

Le même message, nouveaux habits

Aujourd'hui, la chaîne ne porte plus de timbre. Elle arrive sur une messagerie, dans un groupe familial ou de quartier, et elle a appris de nouveaux tours. Le message commence souvent par une source floue mais rassurante : la cousine d'une collègue qui travaillerait dans tel hôpital, un ami d'un ami bien placé, quelqu'un qui « serait au courant ». Personne ne peut jamais remonter jusqu'à cette personne, qui porte pourtant tout le poids de la preuve.

Vient ensuite la fausse alerte, écrite pour ressembler à une information officielle : un enlèvement dans un centre commercial, un produit contaminé, une consigne de sécurité urgente. Le texte reste vague sur le lieu et la date, très précis sur l'émotion à ressentir. Il se termine presque toujours de la même façon : transmettez-le, vite, à tous vos contacts.

Transférer ce genre de message coûte un pouce et une seconde. C'est ce qui le rend si facile : on se dit qu'au pire, ça ne mange pas de pain. Le geste n'est pourtant pas neutre. Il entame un peu la confiance que les gens vous accordent : la prochaine fois, ils liront vos messages avec un degré de sérieux en moins. Il ajoute aussi une alerte de plus dans la journée de quelqu'un, et une preuve sociale de plus pour la personne suivante. Une enquête Odoxa Dentsu-Consulting pour franceinfo et Le Figaro, menée en 2019, a chiffré ce prix caché : 30 % des Français reconnaissaient avoir déjà relayé une fausse information, une proportion grimpant à 45 % chez celles et ceux qui s'informent surtout par les réseaux sociaux. Ce n'est pas de la crédulité isolée : c'est un geste ordinaire, répété sans fin.

Couper la chaîne, sans couper le lien

Recevoir une chaîne n'est pas une faute. L'envoyer non plus, la plupart du temps : la personne qui vous l'a transmise y croit, ou n'a pas pris le temps d'y réfléchir, ou préfère prévenir plutôt que regretter. Le geste part presque toujours d'une bonne intention, souvent même d'affection : on pense à vous, on veut vous protéger d'un danger, ou simplement garder le contact. La bonne nouvelle, c'est qu'on peut arrêter une chaîne sans faire la leçon à qui vous l'a envoyée.

Votre tante, dimanche soir, ne cherchait pas à raconter n'importe quoi. Elle cherchait à vous inclure dans un cercle, à vous souhaiter du bien, à faire circuler un peu d'attention dans la famille. Répondez-lui avec la même intention : un message court, gentil, qui arrête la chaîne à cet endroit précis. Elle continuera d'exister ailleurs, quelque temps encore, portée par d'autres pouces pressés. Mais plus par les vôtres.

Sujets : chaînes de messages rumeurs histoire

Sources

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