Publié le 2026-07-25
Pourquoi a-t-on plus peur des dangers rares que des dangers fréquents ?
Un fait rare mais spectaculaire marque la mémoire bien plus qu'un risque fréquent et discret. Voici le mécanisme, chiffres réels à l'appui.
Citez un danger qui vous inquiète. Un accident d'avion, une agression, une catastrophe vue en boucle à la télévision : la réponse vient vite. Demandez-vous ensuite ce qui a vraiment le plus de chances de vous arriver un jour. Le silence dure plus longtemps.
Ce décalage porte un nom, l'heuristique de disponibilité. On ne juge pas la fréquence d'un risque sur des statistiques : on la juge sur la facilité avec laquelle des exemples nous reviennent en tête. Plus un souvenir est net, chargé d'émotion et facile à évoquer, plus on le croit fréquent, indépendamment de sa fréquence réelle. Le raccourci n'a rien d'idiot : dans une forêt, avant les statistiques, se souvenir vivement d'un danger rencontré une fois pouvait suffire à rester en vie. Le problème, c'est que ce même raccourci juge aujourd'hui des informations vues à l'écran avec la même intensité qu'un vrai danger vécu.
Un jeu de lettres qui trahit le mécanisme
En 1973, les psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman ont posé cette question : dans un texte anglais, y a-t-il plus de mots qui commencent par la lettre K, ou plus de mots qui ont un K en troisième position ? La plupart des personnes interrogées répondaient : plus de mots qui commencent par K. C'est l'inverse. Un texte anglais courant contient environ deux fois plus de mots avec un K en troisième lettre qu'avec un K en première lettre.
La raison tient à la façon dont on fouille sa mémoire. Chercher des mots qui commencent par une lettre précise est facile, presque un jeu. Chercher des mots qui ont cette même lettre en troisième position demande un effort qu'on ne fait presque jamais. Le cerveau confond alors ce qui est facile à retrouver avec ce qui est fréquent. Le même glissement se produit face à des dangers bien réels.
Ce que les journaux nous aident à retenir
Un évènement rare et spectaculaire a toutes les qualités pour faire la une : il surprend, il choque, il se raconte en une image forte. Un évènement fréquent et discret n'a, par définition, rien d'extraordinaire à montrer, puisque c'est justement sa banalité qui le rend fréquent. Une actualité se construit sur l'exception, jamais sur la routine : personne ne titre sur les milliers de personnes rentrées chez elles sans encombre. Résultat, ce qui revient le plus facilement à l'esprit n'est pas ce qui nous menace le plus souvent. C'est ce qui a été filmé, partagé et commenté le plus de fois.
- Une image vue et revue, à la télévision ou sur un fil d'actualité.
- Un récit raconté par un proche, même si l'évènement ne s'est produit qu'une fois.
- Une émotion forte au moment du souvenir, peur ou dégoût, qui grave l'image plus profondément qu'un fait neutre.
- Un évènement récent, encore frais, qui donne l'impression d'une tendance alors qu'il reste isolé.
Face à ce qui tue vraiment, le classement est presque toujours inversé. En France, en 2024, 641 046 décès de personnes domiciliées dans le pays ont été enregistrés. Les tumeurs en représentent à elles seules 27,1 %, soit 173 502 décès, et les maladies de l'appareil circulatoire 21,2 %, soit 136 081 décès, selon les données publiées par Santé publique France. À elles deux, ces causes discrètes pèsent presque la moitié de tous les décès du pays. Aucune des deux ne fait de bulletin spécial, alors qu'un accident aérien ou une agression isolée peut occuper les journaux pendant des jours, pour un nombre de vies concernées sans commune mesure.
Redonner un chiffre à ce qui vous alarme
Le remède n'est pas de ne plus rien craindre : c'est de replacer ce qui vous alarme à côté d'un point de comparaison, avant de le laisser dicter vos choix. Un danger qui frappe l'imagination gagne à être mesuré, pas seulement ressenti, et il arrive que la mesure confirme la peur au lieu de la dissiper : l'objectif n'est pas de se rassurer à tout prix, mais de faire reposer l'inquiétude sur autre chose que la seule vivacité d'un souvenir.
Ce qui vous fait peur et ce qui vous menace ne sont pas forcément la même chose. Le spectaculaire gagne presque toujours la bataille du souvenir. Le chiffre, lui, attend simplement qu'on aille le consulter.
Sources
- Heuristique de disponibilité (Wikipédia) (fr.wikipedia.org)
- Availability heuristic (Wikipedia) (en.wikipedia.org)
- Grandes causes de mortalité et principales causes associées en France en 2024 (Santé publique France) (beh.santepubliquefrance.fr)