Publié le 2026-07-25
Pourquoi certains comptes veulent-ils vous mettre en colère ?
Certains comptes gagnent en visibilité et en revenus quand vous vous énervez : la colère qui circule est récompensée, alors ils en produisent davantage.
Il y a ce compte que vous avez fini par suivre presque malgré vous. Chaque jour, ou presque, il y a une nouvelle raison de s'agacer : une déclaration absurde, une injustice qu'il faut absolument connaître, un scandale de plus. Vous soufflez, vous commentez peut-être, et vous revenez le lendemain. C'est exactement ce qui était prévu.
Une émotion qui rapporte
En 2021, le psychologue William Brady et la chercheuse Molly Crockett, de l'université Yale, ont cherché à comprendre pourquoi certains comptes s'enflamment de plus en plus au fil du temps. Publiée dans la revue Science Advances, leur étude a observé 7 331 utilisateurs de Twitter et 12,7 millions de messages, postés pendant des événements qui divisaient l'opinion. Un logiciel entraîné à repérer l'indignation morale dans un texte, mots de colère, de dégoût, de blâme, a mesuré message après message l'expression de cette indignation chez chaque personne.
Le résultat, confirmé ensuite par deux expériences menées sur 240 personnes en laboratoire, est limpide : plus un message indigné recevait de mentions « j'aime » et de partages, plus son auteur avait tendance à en publier un autre du même genre, et de plus en plus marqué. Les chercheurs parlent d'apprentissage par renforcement, ce mécanisme qui apprend à répéter un geste après l'avoir vu récompensé. Ici, la récompense est un compteur qui grimpe, et le geste récompensé, c'est la fureur.
Le détail le plus surprenant de l'étude concerne les réseaux qu'on croirait les plus radicaux. Ce sont bien eux qui exprimaient le plus d'indignation au départ. Mais ce sont les réseaux plus modérés qui réagissaient le plus fortement aux récompenses, autrement dit qui apprenaient le plus vite à hausser le ton parce que ça marchait. Le mécanisme ne dépend donc pas d'une opinion précise : il dépend de qui reçoit des récompenses, et qui apprend ensuite à les chercher.
Le procédé n'est pas né avec les écrans. Les journaux à sensation ont toujours su qu'un scandale en une vend plus de numéros qu'une bonne nouvelle nuancée. Ce qui change avec les plateformes actuelles, c'est la vitesse et la précision de la mesure : chaque petite dose de colère produit un chiffre immédiat, visible par son auteur en quelques secondes à peine, ce qui accélère considérablement l'apprentissage du procédé.
Qui gagne, concrètement
Ce mécanisme ne tourne pas dans le vide. Les plateformes vivent presque toutes de la publicité, et elles vendent aux annonceurs une promesse précise : toucher des audiences non pas seulement nombreuses, mais réactives, si possible engagées. Selon le CLEMI, chaque réaction, chaque commentaire, chaque republication est un signal qui aide à prédire ce qu'une personne fera ensuite, une prédiction qui se revend aux marques. Une information qui fait hausser les épaules ne produit presque aucun signal de ce genre. Une information qui fait bondir en produit énormément.
Pour la personne qui publie, la mécanique joue à une autre échelle mais elle est cousine : plus un compte capte de réactions, plus il gagne en visibilité, parfois en revenus directs. Fabriquer de l'indignation devient alors un métier presque comme un autre, avec ses habitudes et ses recettes qui fonctionnent presque à tous les coups. La plupart des personnes qui publient ainsi ne se voient sans doute pas comme des manipulatrices : elles ont simplement remarqué, comme tout le monde finit par le remarquer, ce qui fonctionne, et elles ont continué dans cette direction.
On ne vous demande pas votre avis. On vous demande votre pouls.
Débrancher l'automatisme
Le compte qui vous agace avec une belle régularité n'est donc pas forcément malveillant au départ : il a surtout appris, à coups de récompenses, ce qui vous fait revenir. Reconnaître ce mécanisme suffit déjà à s'en dégager un peu. La colère qu'on sent monter n'est pas toujours la preuve d'une injustice réelle. C'est parfois seulement la preuve qu'une recette fonctionne bien, sur vous en particulier, ce jour-là.
Un compte qui carbure à l'indignation se reconnaît souvent à un air de famille :
- Un coupable tout trouvé, presque à chaque publication
- Une nouvelle alerte avant que la précédente ait eu le temps de retomber
- Peu de nuance, beaucoup de points d'exclamation
- Des commentaires qui s'enflamment plus vite que d'habitude
Le compte qui vous attend demain avec une nouvelle raison de vous agacer n'a rien de personnel contre vous. Il a simplement trouvé une recette qui fonctionne, et vous êtes un ingrédient qui répond bien. Rien n'oblige à continuer de fournir la matière première.
Sources
- How social learning amplifies moral outrage expression in online social networks (Science Advances, PubMed Central) (pmc.ncbi.nlm.nih.gov)
- Likes and shares teach people to express more outrage online (Yale News) (news.yale.edu)
- La captation de l'attention par les plateformes numériques (CLEMI) (clemi.fr)