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Publié le 2026-07-25

Partager sans vérifier : et si on montrait surtout son camp ?


On partage parfois moins pour informer que pour montrer à son groupe de quel côté on est, sans que l'exactitude du fait change grand-chose à l'affaire.

Vous avez hésité, au moins une fois, avant de partager un correctif dans un groupe où tout le monde venait de relayer la version fausse. Pas parce que le correctif était contestable : il ne l'était pas. Parce qu'il donnait soudain l'impression de jouer contre son équipe.

C'est tout le nœud du sujet. Un partage ne sert pas seulement à faire circuler un fait. Il sert aussi, et parfois surtout, à montrer de quel côté on se trouve. Le message dit implicitement : voilà qui je suis, voilà avec qui je suis. Et cette fonction-là n'a besoin d'aucune vérification pour remplir parfaitement son rôle.

Le phénomène ne se limite pas à la politique, ni même aux écrans. Applaudir sans réserve l'équipe de son quartier, défendre becs et ongles l'école de ses enfants, reprendre en chœur la blague qui moque le village voisin : depuis toujours, montrer à quel groupe on appartient précède souvent la question de savoir si on a raison. Les réseaux n'ont rien inventé de ce côté-là. Ils ont juste donné à ce vieux réflexe un bouton « partager » et une audience immédiate.

Partager, c'est aussi se ranger

En 2025, le chercheur Antoine Marie et le politiste Michael Bang Petersen, de l'université d'Aarhus, ont publié dans la revue PNAS Nexus une étude sur ce qui pousse réellement à repartager une actualité politique. Ils ont observé plus de 1 300 comptes Twitter, croisés avec des données sur les personnes qui les suivaient, puis testé le même mécanisme dans deux expériences en ligne réunissant au total plus de 3 000 participants.

Le résultat central tient en une phrase : quand les gens pensaient que leurs abonnés partageaient leurs opinions politiques, ils republiaient une actualité qui allait dans ce sens presque six fois plus souvent, le nombre moyen de partages passant de 7,6 à 47,6, que lorsqu'ils pensaient s'adresser à un public plutôt opposé. Pendant ce temps, le fait de croire que l'information était vraie restait, lui, tout aussi fort dans les deux cas. L'étude porte sur un seul réseau, dans un contexte largement américain, et sur des personnes qui savaient participer à une expérience : elle ne prouve pas que chacun ferait exactement pareil en toutes circonstances. Mais un écart qui va du simple au sextuple reste difficile à mettre sur le compte du hasard.

Croire, ce n'était donc pas ce qui changeait. Ce qui changeait, c'était le public imaginé. Les chercheurs parlent d'un motif de réputation : on partage aussi pour être apprécié par ceux qui nous lisent, pas seulement pour les informer.

Ce mécanisme se retrouve aussi documenté du côté francophone. Le même Antoine Marie, chercheur à l'École normale supérieure, note dans le média The Conversation que les publications politiques les plus indignées proviennent souvent de personnes plus radicales que la moyenne, et que leur but n'est pas vraiment de convaincre un camp opposé : c'est de galvaniser celles et ceux qui pensent déjà comme elles.

Concrètement, ça donne à peu près ceci : une information approximative sur un sujet qui divise circule dans un groupe qui la soutient d'avance, personne ne la challenge, elle recueille des dizaines de réactions chaleureuses. La même information, postée devant un public plutôt opposé, se fait immédiatement contester dans les commentaires. Le fait n'a pourtant pas changé d'une virgule entre les deux publications. Le public, lui, a tout changé.

Un partage peut être un fait qu'on transmet. Il peut aussi n'être qu'un drapeau qu'on plante.

J'informe, ou je me situe ?

Ce n'est pas malhonnête en soi de vouloir appartenir à un groupe, ni de partager ce qui lui fait plaisir : c'est profondément humain, et personne n'y échappe tout à fait, nous y compris. Le problème commence quand cette envie d'appartenir prend toute la place, au point qu'on ne se demande même plus si ce qu'on relaie est exact.

La question qui remet les choses à leur place est simple à poser, moins simple à écouter : si ce message allait dans le sens contraire de mon groupe, est-ce que je prendrais autant de temps pour le vérifier avant de le partager, ou est-ce que j'aurais déjà cliqué depuis longtemps ?

Le correctif que vous avez fini par envoyer dans ce groupe n'a trahi personne. Il a juste rappelé qu'informer et se situer sont deux gestes différents, et qu'on peut très bien faire les deux, dans le bon ordre.

Sujets : appartenance partage réseaux sociaux

Sources

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