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Publié le 2026-07-25

Pourquoi les recommandations vous emmènent-elles si loin ?


Les suggestions ne se contentent pas de vous ressembler : elles montent en intensité, parce qu'un contenu plus fort retient mieux l'attention qu'un contenu calme.

Tout commence petit. Une vidéo de cuisine, un sujet tranquille, choisi presque au hasard. Trois recommandations plus tard, il est minuit passé et le sujet affiché à l'écran n'a plus grand-chose à voir avec le point de départ. Chaque clic, pourtant, semblait couler de source. Personne n'a décidé d'aller aussi loin : la pente s'est chargée de vous y emmener, une suggestion après l'autre.

Ce glissement porte un surnom familier, le terrier. On y entre par une ouverture minuscule et on se retrouve, sans rupture nette, à un endroit qu'on n'aurait jamais choisi en partant. Ce n'est pas un hasard de parcours. C'est une pente construite, et elle répond à une logique très simple.

Une pente qui a un objectif

Une plateforme de recommandations vit d'une seule ressource, le temps que vous lui accordez. Victor Charpenay, enseignant-chercheur en informatique à Mines Saint-Étienne, résume l'objectif qui pilote ce genre de système : maximiser, presque aveuglément, le temps de visionnage que chaque recommandation parvient à arracher. Le responsable produit de YouTube le reconnaissait déjà publiquement en 2018 : 70 % des vidéos regardées provenaient d'une recommandation, pas d'une recherche volontaire.

Le problème, c'est que le calme ne retient pas aussi bien que l'intensité. Une explication posée, qui prend son temps, perd des spectateurs en chemin. Une vidéo qui monte d'un cran, qui dramatise, qui promet une émotion plus forte que la précédente, en garde davantage jusqu'au bout. Suggestion après suggestion, le système apprend cette leçon toute statistique et l'applique : proposer un peu plus fort que ce que vous venez de regarder, parce que c'est ce qui, en moyenne, fait rester les gens une minute de plus.

Ce réglage n'a rien de fixe : il se recalibre sans arrêt à partir de ce que vous venez de regarder. Le point de comparaison n'est jamais un extérieur absolu, c'est votre propre historique récent. Ce qui semblait fort la semaine dernière devient la nouvelle normale de cette semaine, et la suggestion d'après doit dépasser cette normale pour continuer à retenir. La pente n'a donc pas besoin d'un grand saut : il lui suffit d'une accumulation de petits pas, chacun à peine plus haut que le précédent.

Chaque marche du terrier est à peine plus haute que la précédente : c'est justement ce qui la rend si facile à descendre.

Ce que la pente produit vraiment

L'organisation à but non lucratif Mozilla a documenté ce mécanisme à grande échelle avec son étude YouTube Regrets, menée entre juillet 2020 et mai 2021 : sur les milliers de volontaires ayant installé son extension de suivi, 1 662 ont signalé au total 3 362 vidéos qu'ils regrettaient d'avoir regardées. Résultat net : 71 % de ces vidéos regrettées leur avaient été recommandées par l'algorithme, et non cherchées par eux-mêmes. Une vidéo recommandée avait 40 % plus de chances de finir en regret qu'une vidéo trouvée par une recherche volontaire. Les catégories qui revenaient le plus souvent : désinformation, contenus violents ou choquants, discours de haine, arnaques.

Ce chiffre dit quelque chose d'important : le regret ne vient presque jamais de ce qu'on est allé chercher. Il vient de ce qu'on nous a tendu, marche après marche, sans qu'on ait vraiment consenti à descendre aussi bas.

Reprendre la main sur ses propres suggestions

Les plateformes proposent des outils pour corriger le tir : retirer une vidéo de son historique, signaler qu'on ne veut plus revoir une chaîne, remettre ses recommandations à zéro. La moins bonne nouvelle, révélée par une autre enquête de Mozilla consacrée spécifiquement à ces boutons : leur efficacité reste modeste. Le bouton qui bloque une chaîne entière n'empêche que 43 % des recommandations indésirables qui auraient dû disparaître. Le bouton « pas intéressé », lui, n'en arrête que 11 %.

Ça ne rend pas ces gestes inutiles, ça précise juste ce qu'on peut en attendre. La marge de manœuvre réelle tient dans quelques habitudes, à reprendre de temps en temps plutôt qu'une seule fois dans l'année :

Aucun de ces gestes n'annule la pente. Ils la rendent seulement moins glissante, et redonnent à la main ce que le pouce avait laissé filer tout seul.

Un terrier n'a jamais qu'une bonne sortie : remonter par où on est descendu, marche par marche, plutôt que de se laisser porter plus bas simplement parce que la pente continue, elle, sans jamais se fatiguer.

Sujets : recommandations algorithme attention

Sources

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