Publié le 2026-07-25
Cette icône a doublé de taille : pourquoi semble-t-elle huit fois plus grande ?
Doubler la taille d'une icône ou passer un camembert en 3D suffit à fausser les proportions : la surface trompe l'œil, le chiffre, lui, ne bouge pas.
Une association présente un joli bilan : le nombre de bénévoles a doublé en deux ans. Pour l'illustrer, la brochure dessine deux silhouettes, l'une deux fois plus haute que l'autre. Sur le papier, l'effet est spectaculaire : la grande silhouette semble écraser la petite, comme si l'équipe avait été multipliée par quatre ou cinq plutôt que par deux. Personne n'a menti sur le chiffre. C'est le dessin qui a pris des libertés. On referme la brochure convaincu que l'équipe a presque explosé, bien avant d'avoir lu le chiffre exact.
La raison tient à une règle de géométrie que tout le monde a croisée un jour, sans forcément la relier à ses conséquences visuelles. Doublez la hauteur d'une icône en gardant ses proportions, et vous doublez forcément sa largeur aussi : sa surface, elle, n'est pas multipliée par deux, mais par quatre. Si l'image donne en plus une impression de volume (un tas de pièces, une pile de dossiers, une sphère), ce volume est multiplié par huit. Pour s'en convaincre, imaginez un quadrillage : une icône logée dans une seule case, une fois agrandie à ce point, en occupe quatre, deux sur deux. Le chiffre a doublé. Le dessin, lui, a quadruplé. Une valeur qui double sur le papier peut donc occuper, à l'œil, quatre à huit fois plus de place. Le collectif Cortecs, qui forme des lycéens à l'esprit critique, en a fait l'un de ses exemples classiques.
La 3D ajoute sa propre déformation
Les graphiques en relief compliquent encore le tableau. Les manuels d'esprit critique gardent la trace d'un camembert resté célèbre, montré lors d'une conférence de presse Apple, qui comparait des parts de marché en 3D. La tranche verte y paraissait nettement plus large que la violette. Dans les chiffres réels, c'était l'inverse. L'angle de vue en relief avait suffi à inverser l'impression, sans toucher à une seule donnée. La perspective ajoute une profondeur que l'œil doit interpréter en plus des proportions habituelles, et c'est précisément ce calcul supplémentaire qui se dérègle. Le problème ne vient pas forcément d'une intention précise à chaque fois : il vient souvent de l'outil lui-même. Un logiciel qui propose de passer un graphique en relief ne prévient jamais que cet effet déforme aussi le message.
Ce n'est pas un hasard si les statisticiens se méfient particulièrement des surfaces et des volumes. Dès 1984, les chercheurs William Cleveland et Robert McGill ont testé la capacité de leurs sujets à comparer différents types de représentations : une position sur une échelle, une longueur, un angle, une surface. Résultat : une position ou une longueur se comparent presque sans effort et sans erreur. Un angle, comme celui d'une part de camembert, se juge déjà moins bien. Une surface se juge moins bien encore, et dans leur propre classement, Cleveland et McGill plaçaient les volumes plus bas encore que les surfaces. Ce classement est depuis devenu une référence dans ce domaine de recherche, avec une conséquence très concrète pour les graphiques de tous les jours : plus une image demande de comparer des surfaces ou des volumes, plus elle risque de tromper, même sans aucune intention de le faire.
Comparer des chiffres, pas des surfaces
La bonne nouvelle, c'est que la parade ne demande aucun talent de statisticien. Devant un pictogramme, un camembert en relief ou une image en volume, on peut laisser la forme de côté et chercher le chiffre écrit à côté. C'est lui qui porte l'information, jamais la taille du dessin. Un bâton, une barre ou un simple point aligné sur une échelle donnent une comparaison bien plus honnête qu'une icône agrandie ou un volume en perspective, précisément parce qu'ils ne demandent pas à l'œil de juger une aire. Ce réflexe change la lecture d'un rapport annuel, d'une publicité ou d'une infographie de réseau social : la forme impressionne, le chiffre informe, et les deux ne racontent pas toujours la même histoire.
- Devant un pictogramme, cherchez le chiffre écrit à côté : c'est lui qui compte, pas la taille du dessin.
- Méfiez-vous des images en volume (tas de pièces, piles, personnages) : elles exagèrent presque toujours l'écart réel.
- Pour un camembert, préférez la version à plat : la 3D déforme les angles et fausse les parts.
- Si un graphique vous impressionne d'un coup d'œil, prenez une seconde pour vérifier ce que disent vraiment les chiffres.
Une surface qui grandit n'est pas un chiffre qui grandit.
Un chiffre qui double reste un chiffre qui double, sur un dessin plat ou en relief, en deux dimensions ou en trois. Le reste n'est que du dessin.
Sources
- Se tromper avec les graphiques, cours d'esprit critique au lycée (Cortecs) (cortecs.org)
- Graphical perception (Wikipedia) (en.wikipedia.org)